À Carouge, immersion dans le dernier club de lutte suisse de Genève
Publié le par:En Suisse alémanique, les meilleurs lutteurs sont de véritables vedettes. À Genève, la discipline reste confidentielle. Nous avons poussé les portes du Club des lutteurs de Carouge, où une poignée de passionnés perpétue cette tradition séculaire.
Au cœur de Carouge, une salle abrite une tradition bien suisse. Ici, pas de tapis de combat ni de ring. C'est sur un rond de sciure que les lutteurs viennent s'affronter. Bienvenue au Club des lutteurs de Carouge, le seul du canton de Genève.
Pour nous faire découvrir les lieux, Grégoire Lauber, vice-président du club, nous accueille aux Charmettes. L'association, fondée il y a plus d'un siècle, y a établi ses quartiers depuis environ septante ans.
À peine entrés, nous découvrons une salle chargée d'histoire. Les murs sont couverts d'affiches anciennes, témoins du passé du club. Grégoire Lauber s'arrête devant l'une d'elles. «C'est un de nos anciens lutteurs sur cette photo», nous glisse-t-il en désignant une grande affiche de la Télévision suisse romande.
Au sol, la sciure attend les prochains combats. Non loin de là, plusieurs pierres sont disposées pour une autre discipline traditionnelle. Ancien bûcheron de formation, Grégoire Lauber connaît bien cet univers où la force physique occupe une place centrale.
Mais avant de nous expliquer les règles de la lutte, notre guide nous emmène faire un tour du bâtiment. Dans les couloirs, nous croisons de jeunes gymnastes venus s'entraîner dans une salle voisine. Une proximité qui ne doit rien au hasard. «Ces deux sports ont toujours été liés», explique Grégoire Lauber. Historiquement, les lutteurs des villes étaient souvent issus des sociétés de gymnastique, tandis que ceux des campagnes venaient du monde agricole.
Une distinction encore visible aujourd'hui dans les compétitions. Grégoire Lauber nous décrit les deux tenues traditionnelles: celle des bergers, avec un pantalon sombre et une chemise, et celle des gymnastes, entièrement blanche. Deux façons de s'habiller qui témoignent des différentes origines de la discipline.
Des paysans aux ronds de sciure
De retour dans la salle, Grégoire Lauber nous plonge dans l'histoire de la lutte suisse. Une histoire ancienne, dont les origines exactes restent pourtant difficiles à établir.
Certaines représentations datant du XIIIe siècle, notamment dans la cathédrale de Lausanne, sont régulièrement évoquées. Mais impossible d'affirmer avec certitude à quand remontent les premiers combats.
Pour notre guide, une chose est sûre: cette pratique trouve ses racines dans le monde paysan. À la fin des moissons, les agriculteurs avaient l'habitude de se mesurer les uns aux autres. L'objectif? Savoir «qui était le paysan le plus fort», raconte Grégoire Lauber.
Longtemps pratiquée par les bergers et les fermiers, la lutte suisse gagne progressivement les villes au XIXe siècle. Elle fait son apparition à Genève au début du XXe siècle.
Mais pour lui, la lutte suisse ne se résume pas à une histoire de force ou de tradition. C'est aussi, et surtout, une question de respect. «J'ai rarement vu autant de respect et de camaraderie qu'entre lutteurs», assure-t-il.
Il nous décrit alors un rituel qui accompagne chaque affrontement. Avant de commencer, les deux adversaires se serrent la main. Puis vient le combat. Une fois celui-ci terminé, le vainqueur doit débarrasser le dos de son adversaire de la sciure qui s'y est accumulée. «Ça paraît un peu anecdotique. Mais c'est fait avec énormément de respect», insiste Grégoire Lauber. Un geste simple, mais qui résume, selon lui, l'esprit de la discipline.
«En Suisse allemande, les lutteurs sont des superstars»
À mesure que la visite avance, une question s'impose: comment expliquer qu'un sport aussi populaire dans une partie du pays reste si peu connu à Genève? Car la situation est pour le moins contrastée. En Suisse alémanique, les grandes fêtes de lutte attirent les foules. Les meilleurs athlètes bénéficient d'une notoriété qui dépasse largement les cercles sportifs.
À Carouge, la réalité est tout autre. Le club est aujourd'hui le seul du canton à faire vivre cette discipline.
«En Suisse allemande, les lutteurs sont des superstars. Ils signent des autographes», nous confie Grégoire Lauber, hors caméra. Avant d'ajouter, non sans une pointe de regret: «Alors que chez nous, on peine à faire retransmettre nos événements.»
Pourtant, Genève possède aussi son petit morceau de gloire dans l'histoire de la lutte suisse. Grégoire Lauber nous raconte ainsi le parcours d'Henri Wernli, un Bernois d'origine installé à Genève. En 1926, ce dernier remportait la Fête fédérale de lutte à Lucerne, décrochant le titre de roi de la lutte. La distinction suprême dans ce sport.
Cent ans plus tard, les membres du club carougeois aimeraient voir de nouveaux pratiquants franchir leurs portes. Et pourquoi pas, un jour, former un autre roi de la lutte.
À côté des lutteurs, des lanceurs de pierre de plus de 80 kilos
Pendant notre discussion, les habitués arrivent et commencent à s'échauffer. Mais tous ne sont pas là pour lutter. Deux membres du club pratiquent également le lancer de pierre, une discipline traditionnelle particulièrement populaire en Suisse alémanique.
L'un d'eux, Flavio De Benedetto (2m de haut et 120 kilos), nous propose une démonstration. Les pierres se succèdent, de la plus légère à la plus lourde. Certaines pèsent plusieurs dizaines de kilos. Le principe? Les projeter le plus loin possible, avec des techniques qui varient selon leur poids.
Flavio connaît bien l'exercice. En 2025, il a participé à la Fête fédérale de lutte à Mollis (GL), devenant, selon ses dires, le premier Genevois à concourir dans cette discipline. Seul Romand qualifié, il a notamment réussi un lancer à 3,35 mètres avec la célèbre pierre d'Unspunnen, qui pèse 83,5 kilos.
La Fête fédérale, organisée tous les trois ans, n'est pas le seul rendez-vous du calendrier. D'autres compétitions se déroulent tout au long de l'année. Flavio nous apprend d'ailleurs avoir terminé deuxième du classement national toutes catégories en 2025.
Une tradition qui cherche à se faire une place
Alors que l'entraînement se poursuit, difficile d'imaginer que cette discipline rassemble des dizaines de milliers de spectateurs ailleurs en Suisse. À Genève, la lutte suisse reste l'affaire d'une poignée de passionnés. Et les occasions de la faire découvrir au grand public ne sont pas nombreuses. Le refus du Conseil administratif de la Ville de Genève d'accueillir la Fête fédérale de lutte en 2031 sur la Plaine de Plainpalais a notamment conduit au retrait de la candidature genevoise, écartant la perspective d'organiser le plus grand rendez-vous de ce sport.
Mais aux Charmettes, pas question de baisser les bras. Les lutteurs continuent de s'entraîner, les pierres sont lancées et les membres du club espèrent convaincre de nouveaux adeptes de les rejoindre.
Notre visite touche à sa fin. Dans cette salle carougeoise chargée d'histoire, les entraînements se poursuivent. Loin des grandes arènes de Suisse alémanique, la lutte suisse a trouvé ici un petit coin de Genève où perpétuer ses traditions.