Genève peine à convertir l’innovation en croissance
Publié le par:Le canton se classe 5e en Suisse pour l’innovation, mais seulement 23e pour ses perspectives de croissance. Un paradoxe qui révèle les fragilités de son économie.
Sur le papier, Genève a presque tout pour réussir. Une population parmi les plus qualifiées du pays, de nombreuses créations d’entreprises, des start-up capables d’attirer des investisseurs et des exportations à forte valeur ajoutée. Ces atouts placent le canton au 5e rang suisse pour l’innovation et la croissance, selon la nouvelle étude de l’Institut CREA de l’Université de Lausanne.
Mais derrière ce bon classement se cache un résultat nettement plus préoccupant. Si les tendances actuelles se poursuivent, le produit intérieur brut genevois ne progresserait que d’environ 6% entre 2025 et 2035. Genève tombe ainsi au 23e rang des cantons pour ses perspectives de croissance à dix ans.
Comment expliquer un tel décalage? Le diagnostic du CREA est clair: Genève possède les ingrédients de l’innovation, mais peine encore à les transformer en gains de productivité et en croissance durable.
Le canton dispose pourtant d’une base solide. Plus de 45% de la population âgée de 25 ans et plus possède un diplôme de niveau tertiaire. Genève se classe au 4e rang national dans ce domaine. Elle occupe aussi la 3e place pour la création d’entreprises: en 2023, près de 9% des sociétés présentes dans le canton venaient d’être fondées.
L’économie genevoise se distingue également par la valeur des marchandises qu’elle exporte. Porté par l’horlogerie, le canton se classe au 2e rang suisse pour la «sophistication» de ses exportations, soit sa capacité à vendre à l’étranger des produits complexes et à forte valeur ajoutée.
Une productivité qui s’essouffle
Ces forces ne produisent toutefois pas tous les effets attendus. La productivité genevoise, soit la richesse créée en moyenne par chaque emploi à plein temps, atteint environ 163’000 francs. Un montant élevé, mais qui ne place le canton qu’au 9e rang suisse.
L’écart est important avec les meilleurs élèves. Chaque emploi à plein temps génère en moyenne 213’000 francs de valeur ajoutée à Zoug et plus de 314’000 francs à Bâle-Ville. Plus inquiétant encore, la position relative de Genève s’est continuellement dégradée depuis 2013.
Cette faiblesse s’explique notamment par la composition de son économie. Les secteurs qui consacrent le plus de moyens à la recherche et au développement ne représentent que 15,9% de la valeur ajoutée cantonale. Cette proportion atteint près de 30% à Zoug et dépasse 60% à Bâle-Ville, grâce notamment au poids de la chimie et de l’industrie pharmaceutique.
Autrement dit, Genève dispose de nombreux talents, mais son économie reste moins présente dans les activités qui produisent les gains de productivité les plus importants.
Le même décalage apparaît dans le nombre de brevets. Malgré la présence d’universités, de centres de recherche et d’une main-d’œuvre très qualifiée, Genève ne se classe qu’au 9e rang national pour les demandes de brevets rapportées au nombre d’emplois. Le canton transforme donc moins efficacement que ses concurrents les connaissances disponibles en innovations commercialisables et protégées.
Des start-up, mais moins de capitaux
L’écosystème des start-up illustre aussi ce paradoxe. Genève occupe une honorable 5e place pour les investissements dans les jeunes entreprises. Entre 2022 et 2024, ceux-ci ont représenté en moyenne 0,46% du PIB cantonal.
Mais la comparaison dans le temps est moins favorable. En 2015, Genève et Zoug affichaient des niveaux d’investissement similaires. Depuis, le canton alémanique a nettement accéléré, tandis que Genève a pris du retard. La part des investissements consacrés aux start-up y est désormais plus de deux fois supérieure.
L’étude comporte toutefois un angle mort. La mesure de la qualité des exportations ne prend en compte que les marchandises, faute de données comparables sur les services. Elle reflète donc imparfaitement les spécificités de Genève, dont une partie importante de la richesse repose sur le négoce international, la gestion de fortune ou encore les activités juridiques et fiscales.
Le CREA ne présente par ailleurs pas son estimation de croissance comme une prévision définitive. Celle-ci repose sur la poursuite des tendances récentes en matière de productivité et sur les scénarios démographiques de la Confédération. Un changement de trajectoire reste donc possible.
Mais le signal est difficile à ignorer. Si Genève veut conserver sa place parmi les économies les plus performantes du pays, elle ne pourra pas seulement compter sur ses talents, ses nouvelles entreprises et son ouverture internationale. Elle devra encore parvenir à mieux transformer ces atouts en innovations, en productivité et, finalement, en croissance.