Genève internationale: un an après le choc américain, l’heure de l’adaptation

Mise à mal par les retraits américains et la fragilité du multilatéralisme, la Genève internationale traverse une zone de turbulences. Comment y faire face ? Eclairage avec Martine Brunschwig Graf et Fabrice Eggly. 

 

Un an après les coupes drastiques décidées par Washington, la Genève internationale se retrouve à un moment charnière. Dépendance financière, remise en cause du multilatéralisme, concurrence d’autres hubs: les défis sont nombreux. 

Pour accompagner cette période de transition, le canton a créé en 2025 la Fondation pour l’adaptation de la Genève internationale (FAGI), présidée par Martine Brunschwig Graf, avec pour mission de soutenir la transformation du modèle genevois.

Une crise profonde, mais pas inédite

Pour Fabrice Eggly, il s’agit de la plus grave remise en cause de l’ordre multilatéral depuis la Seconde Guerre mondiale. «On est face à un bouleversement politique, financier et systémique», estime le directeur de la Fondation pour Genève.

Martine Brunschwig Graf nuance: Genève a déjà traversé des périodes critiques, de la disparition de la Société des Nations aux tensions plus récentes autour du financement des organisations internationales. «La différence aujourd’hui, c’est que les instruments existent. Il faut les transformer». 

Tous deux s’accordent sur un point: la dépendance excessive à quelques bailleurs de fonds a rendu le système vulnérable. Les retraits ou réductions de contributions ont des conséquences directes sur les opérations de terrain, parfois lourdes pour les populations concernées.

L’atout suisse: un écosystème difficile à remplacer

Face à la concurrence d’autres villes, les deux intervenants mettent en avant les fondamentaux genevois: stabilité politique, sécurité juridique, neutralité, expérience historique de l’accueil international. «On peut attirer ponctuellement une organisation ailleurs, mais on ne remplace pas un écosystème», résume Martine Brunschwig Graf.

Elle insiste aussi sur l’interdépendance entre la Genève internationale et la Genève locale: «La bonne santé de l’un assure la bonne santé de l’autre.» Autrement dit, ce qui se joue sur la rive droite irrigue directement l’économie et l’emploi du canton.

Fabrice Eggly souligne l’impact économique direct pour la région (hôtellerie, restauration, emploi) et insiste sur la nécessité de mieux valoriser ce que produit Genève au quotidien. «C’est un Davos permanent, mais sans la vitrine.»

Mais ces atouts ne suffisent plus à eux seuls. La place doit renforcer sa capacité d’adaptation.

Martine Brunschwig Graf dit avoir été frappée par la rapidité de réaction des organisations internationales et des ONG. Mutualisation de ressources, coopération accrue, partage de données stratégiques ou recours à l’intelligence artificielle pour améliorer l’efficience: les pistes se multiplient.

Un partenariat public-privé comme solution ?

C’est précisément dans cet esprit que la FAGI intervient. Dotée d’un financement public-privé et limitée à cinq ans, elle vise des projets capables de produire un véritable effet de levier. 

«Il ne s’agit pas de remplacer des donateurs existants, mais de permettre aux organisations de s’adapter, d’innover et de coopérer autrement», précise Martine Brunschwig Graf. La fondation exige des objectifs clairs et mesurables: «La confiance, c’est bien, mais nous devons pouvoir évaluer les effets. Chaque franc investi doit produire un impact durable.»

Plusieurs dizaines de projets ont déjà été déposés, preuve, selon elle, «qu’il y avait des idées prêtes à émerger». La limite temporelle de cinq ans est volontaire: «Cela oblige à l’efficience et à la priorisation. On ne peut pas s’installer dans la routine.»

Dans cet élan, Fabrice Eggly défend un recours accru aux partenariats public-privé. À ses yeux, diversifier les financements est devenu indispensable pour réduire la vulnérabilité du système. Mais il pose une condition: «Il faut préserver l’indépendance et les valeurs du multilatéralisme. On ne peut pas remplacer une dépendance par une autre.»

Dans un monde plus fragmenté, Genève veut rester ce lieu neutre où le dialogue demeure possible. La crise actuelle a rappelé la fragilité du modèle. Elle pourrait aussi en être le catalyseur.