Genève face à l’ouverture dominicale des commerces
Le 14 juin, les Genevois devront trancher une question qui revient avec insistance dans le débat public: faut-il autoriser les commerces à ouvrir certains dimanches?
Le projet soumis au vote est, sur le papier, mesuré. Il prévoit d’autoriser l’ouverture des magasins deux dimanches par an, en plus du 31 décembre déjà admis. Le dispositif s’accompagne de garde-fous: travail sur une base volontaire, planification anticipée, et compensation salariale significative — une majoration de 100% ou un repos équivalent. Pour le 31 décembre, les conditions sont encore plus favorables aux employés. Les autorités promettent en outre des contrôles stricts, avec des sanctions pouvant aller jusqu’à la fermeture administrative en cas d’abus.
Mais derrière ce cadre balisé, l’enjeu est plus profond. Le commerce genevois traverse une période délicate. En 2025, plus de 38'000 m² de surfaces commerciales étaient inoccupées dans le canton, un niveau inédit depuis des décennies. En Ville de Genève, la hausse des surfaces vides atteint près de 40% en un an. Pour les milieux économiques, ces chiffres traduisent une perte d’attractivité et un changement durable des habitudes de consommation.
La pression de la concurrence frontalière
Cette fragilité est accentuée par la concurrence de la France voisine. À quelques kilomètres de la frontière, les règles sont nettement plus souples. Dans les zones commerciales, les magasins peuvent ouvrir le dimanche jusqu’à 13 heures, et les autorités peuvent autoriser jusqu’à douze dimanches par an.
Dans le même temps, les surfaces commerciales y ont été massivement développées. La région frontalière autour de Genève est devenue l’une des plus denses en hypermarchés. Résultat: les Genevois dépensent en moyenne 10% de leur budget de consommation en France, un manque à gagner significatif pour les commerçants locaux.
Des pratiques plus libérales ailleurs en Suisse
À l’échelle nationale, Genève apparaît comme plus restrictive. Le droit fédéral permet jusqu’à quatre ouvertures dominicales généralisées par an, mais laisse les cantons libres de les appliquer.
Dans le canton de Vaud, certaines communes autorisent des ouvertures sans formalités dans des zones spécifiques, notamment à Lausanne, dans le quartier de Ouchy. Berne permet aux commerces de choisir deux dimanches parmi plusieurs dates proposées. Zurich adopte une approche plus libérale encore, avec jusqu’à quatre ouvertures annuelles. Le Valais va encore plus loin dans certaines régions. Le canton a désigné de nombreux lieux touristiques, notamment les stations de ski, où les commerces peuvent ouvrir toute la semaine, y compris les dimanches et jours fériés, jusqu’à 21 heures.
D’autres cantons, comme Bâle-Ville, ont également introduit des exceptions, par exemple durant la période de l’Avent. Ces différences alimentent le sentiment d’un décalage genevois, dans un marché de plus en plus ouvert.
Une longue histoire de votations
La question de l’ouverture dominicale s’inscrit dans une série de tentatives politiques depuis près de dix ans. En 2016, les Genevois avaient accepté un compromis permettant trois dimanches d’ouverture, à condition qu’une convention collective de travail étendue encadre la branche. Mais la dénonciation de cette CCT par les syndicats en 2017 a empêché son application.
En 2019, une loi expérimentale fondée sur les usages du secteur a été acceptée de justesse. Mais en 2021, les électeurs ont refusé de pérenniser ce modèle, rejetant à 53,9% un projet qui incluait également des adaptations d’horaires en semaine.
En 2025, une nouvelle tentative a été interrompue pour des raisons juridiques, après une décision du Tribunal fédéral remettant en cause certaines bases légales du dispositif.
Le scrutin du 14 juin 2026 constitue donc un nouvel épisode d’un dossier jamais tranché.
Au-delà des aspects techniques, la votation pose une question de fond: jusqu’où Genève est-elle prête à adapter ses règles pour soutenir son commerce, sans remettre totalement en cause le principe du repos dominical?