"Nous devons rester vigilants face à l’influence croissante des géants technologiques américains."Anna Fontcuberta i Morral © 2024 EPFL / Nicolas Righetti – Lundi13

«Trop de start-up s’exportent faute de trouver ici des investisseurs qui acceptent un certain niveau de risque»

Leader mondial de l’innovation depuis plus de quinze ans, la Suisse fait aujourd’hui face à de nouveaux défis, de l’intelligence artificielle à la souveraineté technologique. La présidente de l’EPFL, Anna Fontcuberta i Morral, décrypte les conditions nécessaires pour préserver cette avance.

 

Alors que la Suisse vient de rejeter dans les urnes l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions d’habitants », le débat sur l’attractivité du pays reste plus que jamais d’actualité. Dans un contexte marqué par la concurrence mondiale pour les talents, l’essor de l’intelligence artificielle et la montée des enjeux de souveraineté technologique, la capacité de la Suisse à préserver son leadership en matière d’innovation constitue un défi stratégique. Présidente de l’EPFL depuis janvier 2025, Anna Fontcuberta i Morral livre son analyse des forces, des fragilités et des priorités qui façonneront l’avenir de l’écosystème suisse.

La Suisse est un pays de 9 millions d’habitants, et pourtant elle figure parmi les leaders mondiaux de la science et de l’innovation. Depuis plus de quinze ans, elle domine l’Indice mondial de l’innovation. Quels sont, selon vous, les facteurs clés derrière cette performance? 


L’écosystème de formation et d’innovation que la Suisse a mise en place depuis des décennies, en particulier autour des Ecoles polytechniques fédérales, des Universités cantonales et aussi via la filière des Hautes écoles spécialisées, et enfin par l’excellence du système d’apprentissage, est l’une des clés de ce succès. Nous avons la chance d’avoir un système éducatif public solide et très accessible en comparaison aux autres pays, ce qui contribue à la formation de professionnels extrêmement bien qualifiés.

Une des particularités de la Suisse est la forte présence de doctorants et professeurs étrangers, notamment dans les universités. Quel rôle concret joue cette diversité dans la production scientifique, au-delà du simple apport de talents? 


La circulation des idées est essentielle au progrès scientifique, car elle permet de les faire pleinement fructifier. En recevant des chercheuses et chercheurs des quatre coins du monde et en favorisant la mobilité de nos propres étudiantes et étudiants, nous faisons bouillonner l’innovation au sein de notre pays. Il est crucial toutefois de maintenir des conditions cadres qui permettent non seulement à nos diplômées et diplômés de trouver ici des emplois passionnants, mais aussi de favoriser la création et le maintien d’entreprises en Suisse. Aujourd’hui, trop de start-up s’exportent faute de trouver ici des investisseurs qui acceptent un certain niveau de risque.

Une de nos vulnérabilités réside dans la phase de scale-up, qui pourrait être soutenue davantage.

Dans un monde où les meilleurs profils sont très mobiles, qu’est-ce qui attire encore les talents en Suisse et surtout, qu’est-ce qui les incite à y rester?


La qualité des infrastructures de recherche, le haut niveau des collègues, collaborateurs et étudiant·e·s, ainsi que la qualité de vie en Suisse sont des atouts remarquables. En ce qui concerne les profils tournés vers l’innovation, nous proposons un réseau extrêmement dense de scientifiques, des parcs d’innovation, des programmes de soutien. Il nous reste juste encore à renforcer le soutien des investisseurs. Par exemple en convainquant les caisses de pensions d’investir une partie de leurs fonds dans les start-up suisses plutôt qu’en dehors de notre pays. 

Malgré ses succès, où la Suisse montre-t-elle aujourd’hui des fragilités ou des retards en matière d’innovation? 


Une de nos vulnérabilités réside dans la phase de scale-up, qui pourrait être soutenue davantage. Par ailleurs, face à la révolution de l’IA, il est indispensable de garantir le développement d’infrastructures solides pour la société, l’économie et la recherche et ceci afin d’assurer une autonomie durable et maîtrisée.

L’innovation s’accélère fortement, notamment avec l’intelligence artificielle. Les institutions académiques suisses sont-elles structurellement adaptées à ce rythme? 


Nos institutions académiques sont bien positionnées dans des domaines clés comme l’IA et les technologies quantiques. Nous disposons d’atouts pour anticiper certains développements et contribuer à la préparation de la société. Il reste cependant essentiel d’assurer le suivi par des infrastructures adaptées : ces investissements, importants, renforceront notre autonomie. Par ailleurs, nos formations mettent l’accent sur l’adaptabilité des diplômé·e·s. Il s’agit d’une qualité précieuse dans un contexte de changements rapides du marché du travail.

 À Genève je vois un immense potentiel à Campus Biotech, à Sécheron. Cet espace est un atout important 

 

Le canton de Vaud s’est imposé comme un pôle majeur pour les start-up technologiques, notamment autour de l’EPFL. Quels sont, selon vous, les ingrédients clés de ce succès? Et en quoi ce modèle diffère-t-il de celui de Genève?
 


Le Parc d’innovation de l’EPFL existe depuis plus de 30 ans. À l’époque, c’était un modèle vraiment pionnier, qui a très vite démontré ses atouts. La proximité entre créatrices et créateurs de start-up et laboratoires est un atout considérable. Nous avons eu la chance de pouvoir le faire grâce aux surfaces à disposition sur notre campus et au soutien indéfectible des autorités cantonales. Ce pôle majeur a pu se développer également en raison du dynamisme de la région lémanique. Notre capacité d’innovation repose également sur la curiosité et l’engagement de nos étudiant·e·s et chercheur·e·s, que nous nous efforçons de soutenir et de développer. À Genève je vois un immense potentiel au Campus Biotech, à Sécheron. Cet espace est un atout important pour reproduire un modèle similaire, qui s’oriente naturellement davantage autour des technologies médicales.

Concrètement, qu’est-ce qui peut aujourd’hui faire pencher la balance pour un entrepreneur ou une start-up entre Genève et le canton de Vaud?
 

C’est une très bonne question, à poser aux entrepreneurs en question ! (sourire)

Alors, sur quels aspects le canton de Genève pourrait-il s’inspirer du modèle vaudois pour renforcer son propre écosystème?


Genève et Vaud se complètent et contribuent ensemble au dynamisme régional. Un écosystème régional robuste et une coopération étroite entre les deux cantons sont indispensables pour maximiser leur impact.

Si vous deviez pointer un risque systémique pour l’écosystème suisse dans les dix prochaines années, lequel vous paraît le plus sous-estimé?


L’autonomie, qu’elle concerne l’énergie, l’accès aux matières premières ou la digitalisation toujours plus complexe, est à mon avis un sujet important. Dans ce sens, nous devons rester vigilants face à l’influence croissante des géants technologiques américains. Le développement d’outils informatiques souverains, comme le modèle de langage Apertus, réalisé avec nos partenaires de l’ETH Zurich reste un point stratégique. Je salue également l’initiative d’Infomaniak à Genève, qui a choisi le statut de fondation pour préserver son indépendance. Parallèlement, il nous faut renforcer nos capacités pour faire face à la cybercriminalité mondiale : nous agissons pour protéger nos infrastructures, les travaux de nos chercheurs et la population suisse dans son ensemble.

À l’inverse, quel est l’atout que la Suisse doit impérativement préserver pour ne pas perdre sa position? 

Les ressources naturelles de la Suisse sont avant tout l’eau… et le talent. Notre capital humain, que la personne soit formée à travers un apprentissage ou un doctorat, constitue une valeur majeure pour l’avenir du pays. Toutes et tous ensemble, nous contribuons à préserver et valoriser ces atouts pour le futur de la Suisse.

 

Propos recueillis par écrit.