Le défi de la croissance pour l’innovation genevoise

Malgré un écosystème dynamique, Genève peine à faire émerger de grandes entreprises innovantes. Comment convertir son excellence scientifique en croissance économique ? Éclairage avec Nicolas Durand et Antonio Gambardella.

En 2025, Genève recule à la cinquième place suisse des levées de fonds, très loin derrière Zurich, Vaud, Bâle-Ville et Zoug. Un contraste d’autant plus frappant que, au niveau national, les start-up suisses ont levé un total parmi les plus élevés jamais atteint. Faut-il y voir un signal d’alarme pour l’écosystème genevois? Antonio Gambardella, directeur de la FONGIT, invite d’abord à relativiser la photographie annuelle: «Il ne faut pas faire l’erreur de regarder le doigt plutôt que la lune.» Pour lui, l’enjeu est «systémique»: Genève reste «un canton relativement petit» et, surtout, les statistiques sont «très axées sur les grands tours de financement». Traduction: quand Genève manque un ou deux gros tickets, les chiffres se dérobent. 

Sur le fond, Nicolas Durand, directeur de la Fondation Campus Biotech Geneva, n’invalide pas le constat: «Ce qui a manqué, ce sont des grosses levées de fonds.» Il souligne toutefois un élément plus stable: le nombre de levées à Genève reste «relativement stable par rapport aux 10 dernières années», autour de «20-25 levées». Ce sont donc les montants, pas la dynamique entrepreneuriale, qui donnent l’impression d’un trou d’air.

Le moment critique de la croissance

Derrière les courbes de financement, c’est la même question qui revient: pourquoi la Suisse et Genève peinent-t-elles à transformer des start-up prometteuses en entreprises de taille mondiale?

Nicolas Durand l’énonce sans détour: «La Suisse est un paradis pour développer des technologies dans les premières années, mais c’est clairement un cauchemar quand on commence à parler d’industrialisation et de croissance commerciale.» Le point faible, selon lui, se situe au moment où il faut lever «quelques dizaines de millions» pour franchir le cap de la rentabilité. Or «l’argent accessible est compliqué à obtenir» en Suisse, notamment faute de capital-risque institutionnel et de marché intérieur suffisant.

«Le but ultime, ce n’est pas de rester à 3-4 milliards, mais d’arriver jusqu’aux 10 milliards de Londres.»

Antonio Gambardella, lui, compare à l’échelle des grandes places: 9 millions d’habitants en Suisse, comme Londres. Mais «3 milliards» levés en Suisse contre «10 milliards» à Londres: «Ça vous donne l’ampleur de la différence… et le chemin qu’il reste à parcourir.» Pour lui, l’ambition est claire: «Le but ultime, ce n’est pas de rester à 3-4 milliards, mais d’arriver jusqu’aux 10 milliards de Londres.»

Les deux intervenants convergent sur un levier: créer un vrai pont entre l’amorçage et les phases ultérieures. Antonio Gambardella plaide pour un modèle «public-privé» avec un élément central: «un capital qui soit patient», capable de laisser les entrepreneurs développer «sans la pression d’investisseurs privés qui demandent une sortie». L’idée n’est pas de remplacer le privé, mais d’amorcer et d’attirer les fonds.

Sur ce point, le directeur de la FONGIT défend le récent fonds d’innovation cantonal lancé en 2025 et le plan directeur genevois. Il dit voir un bilan «bon», avec des montants octroyés en croissance et un effet de levier: un financement public peut aider à générer «10 fois» plus d’argent privé dans les mêmes sociétés. «C’est un modèle qui marche», insiste-t-il, tout en demandant d’aller plus loin: «On doit être conséquents par rapport aux ambitions que nous avons.»

«L’État part du principe que l’entrepreneur va rater et l’impose chaque année sur une fortune virtuelle qu’il ne possède pas»

 

Une fiscalité jugée « contre-productive »

Le chapitre fiscalité cristallise la critique la plus concrète. Nicolas Durand décrit un mécanisme qu’il juge contre-productif: «L’État part du principe que l’entrepreneur va rater et l’impose chaque année sur une fortune virtuelle qu’il ne possède pas». Il évoque aussi les stock-options, censées attirer des talents mais rendues «tellement difficiles» que certains collaborateurs «préfèrent toucher du cash». Enfin, il pointe le droit de timbre: «Chaque fois qu’une entreprise fait une levée de fonds, une partie non négligeable revient immédiatement à l’État.»

Genève attractive… mais l’administration doit accélérer

Sur l’attractivité, Nicolas Durand dresse un constat nettement positif: «Genève, la Suisse, de manière générale, a d’immenses atouts»: qualité de vie, «Genève internationale», accès aux organisations internationales, stabilité, «richesse perçue». Des arguments «extrêmement forts pour attirer des talents, mais aussi pour les retenir».

Le bémol revient sur l’efficacité administrative. «L’État ne doit pas être perçu comme une entrave, mais comme un soutien… faciliter la vie… plus de pragmatisme, plus d’efficacité.» Et il illustre par un exemple saisissant: une medtech qui envisage de mener ses études cliniques en Nouvelle-Zélande, où «l’approbation du comité éthique» prend «deux semaines» – contre «six mois si tout va bien» en Suisse. «Ce n’est pas possible», tranche-t-il.

En fin d’épisode, un débat s’installe: Genève est-elle «trop petite» pour être un canton de référence? Antonio Gambardella répond en termes de «masses critiques» et de «densité des acteurs», plaidant pour penser au moins à l’échelle de la Suisse romande, voire de la Suisse entière.

Nicolas Durand réplique en défendant une stratégie par spécialisation: le Campus Biotech vise un «centre mondial de recherche sur le cerveau», en s’appuyant sur une masse critique déjà présente en neurosciences et neurotechnologies. L’objectif: pas seulement «des belles idées», mais «un impact positif» sur les maladies neurodégénératives.

Et la conclusion finit par les réconcilier: oui, l’innovation exige une masse critique; mais elle peut se construire à Genève «dans des secteurs très spécifiques», à condition d’assumer une stratégie et d’aligner les moyens.


Crédit photo :  Mike Peel, utilisée sous licence CC BY-SA 4.0