«Pas de Suisse à 10 millions»: des conséquences plus lourdes que prévu
À l’approche de la votation du 14 juin sur l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions», ses conséquences sur l’économie, l’emploi, le logement et l’environnement font débat. David Maradan, chargé de cours à la HEG Genève et coauteur d’une étude sur le sujet, en décrypte les enjeux.
La Suisse doit-elle fixer un plafond à sa population? À l’approche de la votation du 14 juin, l’idée d’un pays limité à 10 millions d’habitants d’ici 2050 relance le débat, entre besoins économiques, pression sur le logement et enjeux environnementaux. David Maradan, chargé de cours à la Haute École de Gestion de Genève et coauteur d’une étude menée avec l’Université de Genève, en détaille les implications.
Dès le début de la discussion, un point ressort: la Suisse s’engagerait dans quelque chose de totalement nouveau. «On serait face à quelque chose de totalement inédit, avec des conséquences difficiles à anticiper», souligne David Maradan. Aucun pays comparable n’a mis en place un plafond aussi strict, avec des effets potentiels sur les accords internationaux.
Sur le papier, l’initiative vise surtout l’asile et le regroupement familial. Mais dans les faits, cela ne suffirait pas. «On ne pourra pas se contenter de limiter ces catégories», souligne l’expert. Pour atteindre l’objectif des 10 millions, il faudrait aussi réduire l’immigration de travail. Or, c’est précisément cette immigration qui fait tourner une grande partie de l’économie suisse. La limiter aurait donc des conséquences directes sur le marché du travail, explique David Maradan.
Une pénurie de main d'œuvre appelée à s’aggraver
Et c’est là que le problème se pose. La Suisse manque déjà de main-d’œuvre, et la situation devrait encore se tendre dans les prochaines années. «Les projections évoquent jusqu’à 500'000 travailleurs en moins d’ici 2035. Le plafonnement viendrait aggraver cette pénurie.»
À court terme, certains secteurs seraient particulièrement touchés, comme la construction ou la restauration. Mais les effets iraient bien plus loin: «Les secteurs vont s’adapter, mais cela déplacera le problème ailleurs», selon David Maradan. Autrement dit, toute l’économie finirait par être concernée.
Un équilibre démographique sous pression
À Genève, l’économie repose en grande partie sur une main-d’œuvre étrangère, souvent jeune et active. «Cette population est essentielle pour faire fonctionner l’économie et compenser le vieillissement», rappelle-t-il. Dans un contexte de vieillissement démographique, limiter l’arrivée de jeunes actifs accentuerait le déséquilibre entre personnes en emploi et retraités. «On diminue les contributeurs et on augmente les bénéficiaires», résume David Maradan, avec à la clé une pression accrue sur l’AVS et les finances publiques.
L’étude souligne aussi l’impact sur l’innovation. Réduire l’immigration et limiter l’arrivée de jeunes actifs pourrait freiner le renouvellement des compétences dans la population active. «Pour innover, on a besoin de jeunes travailleurs capables de se former et d’adopter de nouvelles technologies», rappelle David Maradan. À terme, le potentiel de développement technologique pourrait en pâtir.
Du côté des entreprises, des ajustements seraient nécessaires. Si certaines pourraient accélérer l’automatisation, cette option ne serait pas accessible à toutes. Les grandes entreprises disposent de marges de manœuvre plus importantes que les PME, qui représentent pourtant la majorité des emplois en Suisse. Il existe aussi un risque que certaines activités soient déplacées à l’étranger si les conditions deviennent moins favorables, avertit le spécialiste.
Des effets contrastés sur le logement et l’environnement
Sur le logement, une population plus faible pourrait, en théorie, atténuer la demande. Mais la question de l’offre reste centrale. Or, le secteur de la construction dépend fortement de la main-d’œuvre étrangère. La limiter risquerait donc de ralentir la construction de nouveaux logements. Résultat: «on pourrait au contraire accentuer la pénurie», souligne-t-il.
Même réserve sur l’argument environnemental, souvent mis en avant par les partisans du texte. Pour l’expert, le lien n’est pas aussi direct. «La population n’est pas le seul facteur», rappelle-t-il. La consommation par habitant joue un rôle majeur: réduire le nombre de résidents ne garantit en rien une baisse des émissions de CO₂ si chacun continue à consommer au même rythme. Selon lui, niveau de vie, technologies et politiques publiques restent des leviers plus pertinents pour limiter l’empreinte écologique.
Une critique revient: l’initiative donne l’impression de cibler certaines formes d’immigration, mais ses effets réels iraient bien au-delà. Pour atteindre son objectif, il faudrait aussi toucher à l’immigration de travail, celle dont l’économie suisse dépend directement. «C’est un point qui n’est pas clairement assumé», relève David Maradan.