Le canton de Genève peut-il encore faire vivre ses commerces?
Face à la montée du e-commerce, à la concurrence frontalière, aux difficultés d’accès au centre-ville, Flore Teysseire, secrétaire patronale de Genève commerces et Yves Menoud, secrétaire patronal de la NODE, alertent sur la situation du commerce genevois et appellent à une prise de conscience politique.
Concurrence en ligne, loyers élevés, mobilité restreinte, concurrence frontalière: le commerce genevois fait face à une accumulation de défis. Invités de notre podcast, Flore Teysseire, secrétaire patronale de Genève commerces et Yves Menoud, secrétaire patronal de la NODE, tirent la sonnette d’alarme et appellent à une prise de conscience politique.
Pour Flore Teysseire, la dégradation est nette et s’inscrit dans la durée. Elle décrit un secteur devenu plus vulnérable, soumis à des chocs successifs : « La santé du commerce est infiniment plus fragile qu’il y a quelques années, avec des crises successives et des défis accrus comme le e-commerce. » Cette fragilité se lit aussi dans le paysage urbain, marqué par des changements d’enseignes fréquents et des locaux vacants, symptôme d’un commerce de proximité qui peine à se stabiliser.
Concurrence du e-commerce
Parmi les transformations majeures, le commerce en ligne occupe une place centrale. Pour les acteurs traditionnels, la concurrence n’est pas seulement forte : elle est structurellement déséquilibrée. Flore Teysseire estime ainsi que les règles du jeu doivent être repensées : « Face au e-commerce, le commerce physique part avec des désavantages importants », souligne-t-elle, appelant à « une égalité de traitement sur les normes ».
De son côté, Yves Menoud insiste sur la différence fondamentale de modèle entre petites structures et géants du numérique. Au-delà de la vente, c’est toute la chaîne logistique qui change d’échelle : gestion des retours, stockage, distribution. « On est sur un autre type de métier », résume-t-il, pour illustrer cet écart de moyens.
Accessibilité du centre-ville
À cette concurrence s’ajoute une autre difficulté, plus locale : l’accès aux commerces. Travaux, restrictions de circulation et raréfaction des places de stationnement modifient les habitudes de consommation. Flore Teysseire observe un report progressif vers l’étranger : « Les Genevois vont se rendre dans des localités à l’étranger parce qu’ils peuvent y accéder et charger leur voiture, ce qui n’est plus vraiment possible à l’heure actuelle au centre-ville. »
Les Genevois vont se rendre dans des localités à l’étranger parce qu’ils peuvent y accéder et charger leur voiture, ce qui n’est plus vraiment possible à l’heure actuelle au centre-ville
Elle pointe également un manque de coordination des chantiers, qui complique la visibilité pour les commerçants :
« Il n’y a aucun plan global des travaux, alors que pour un commerçant, c’est essentiel de savoir quand on va faire un trou devant chez lui », regrette-t-elle.
Concurrence frontalière
La pression ne vient pas uniquement du centre-ville ou du numérique. La concurrence avec la France voisine joue aussi un rôle majeur. Yves Menoud décrit une relation faite de dépendance et de concurrence simultanées : « On est dans un je t’aime moi non plus », explique-t-il, évoquant les flux transfrontaliers.
Si le commerce genevois bénéficie encore de cette proximité, une partie importante des achats se déplace néanmoins de l’autre côté de la frontière, attirée par les prix ou la facilité d’accès. Selon lui, certaines règles existent mais sont insuffisamment appliquées, notamment en matière de contrôles, ce qui contribue à créer un déséquilibre concurrentiel.
Dans ce contexte, les milieux économiques appellent à deux ajustements principaux : un meilleur respect des règles existantes et une harmonisation des conditions de concurrence, à la fois avec la France et avec le commerce en ligne.
Ouvrir le dimanche?
Le vote sur l’ouverture de deux dimanches supplémentaires en décembre cristallise les positions. Pour Yves Menoud, la mesure est indispensable dans une période clé de l’année : « Ce n’est pas nécessaire, c’est indispensable, surtout avant Noël », affirme-t-il, en soulignant le risque de voir les consommateurs se tourner vers d’autres canaux : « Soit ils le feront à l’étranger, soit en ligne.».
Flore Teysseire, de son côté, insiste sur le cadre encadré du dispositif. Elle rappelle que le travail dominical en décembre repose sur le volontariat et une rémunération majorée : « Le travail du dimanche en décembre est volontaire et payé à 200 %, soit plus que ce que prévoit la loi fédérale. » Pour Yves Menoud, la logique repose sur un équilibre simple entre acteurs :
« Le collaborateur est volontaire, le client vient et le commerçant est content. Un trio gagnant, pourquoi l’arrêter ? »
Climat tendu autour du G7
Au-delà des chiffres, c’est aussi une forme de lassitude qui ressort. À l’approche du G7 organisé à Evian, avec des répercussions attendues à Genève, les commerçants expriment de fortes inquiétudes. Yves Menoud évoque un climat tendu et un manque de soutien politique: «Le sentiment d’abandon par le politique est extrêmement fort, alors que les risques pour les commerces sont énormes.»
De son côté, Flore Teysseire insiste sur l’impact concret que pourrait avoir l’événement sur le terrain: «Le G7 ? Les commerçants sont extrêmement inquiets : un commerce qui ne peut pas fonctionner, ou qui est détruit, c’est un manque à gagner important.» Elle ajoute ne pas comprendre «comment saccager et piller des commerces genevois, au détriment de ceux qui y travaillent, pourrait faire bouger, ne serait-ce qu’un peu, les décisions visées.»
Flore Teysseire et Yves Menoud refusent toutefois une lecture uniquement pessimiste. Tous deux insistent aussi sur la capacité de résilience du secteur et sur ce qui fait encore sa force: la proximité, le conseil et la diversité des enseignes locales. Yves Menoud rappelle par exemple l’importance de valoriser ces commerces à travers des initiatives comme le Prix du commerce genevois, qui met en avant des enseignes indépendantes et ancrées dans la vie des quartiers. Une manière, selon lui, de montrer qu’il existe encore à Genève des commerces «qui ne ressemblent pas à ceux qu’on trouve partout ailleurs».
Flore Teysseire met en avant une forme de résilience déjà bien ancrée chez les commerçants: «Pour ouvrir un commerce aujourd’hui il faut être sacrément résilient». Elle espère «qu’à l’avenir on aura un commerce fort qui aura su s’adapter aux nouvelles habitudes de consommation», capable de se réinventer face notamment à la montée du e-commerce.
Ecoutez notre podcast sur notre chaine youtube: https://youtu.be/f3CSPHxtZJM