« Pas de Suisse à 10 millions » : une initiative dangereuse pour les salaires, d'après Pierre-Yves Maillard

Le Conseiller aux États Pierre-Yves Maillard met en garde contre l’initiative visant à limiter la population suisse. Selon lui, elle mettrait en péril les accords avec l’UE, la protection des salaires et l’équilibre du système social, dans un contexte de vieillissement démographique et de besoins croissants en main-d’œuvre.

Le Conseiller aux États Pierre-Yves Maillard estime que l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions » ne répond pas aux défis actuels, en particulier le vieillissement de la population et les besoins du marché du travail. Selon lui, elle risquerait au contraire d’affaiblir l’économie suisse en mettant en péril les accords bilatéraux avec l’Union européenne, la protection des salaires et, à terme, l’équilibre du système social et des retraites. Interview lors d'une conférence sur l'initiative à Lausanne.

L’initiative « pas de Suisse à 10 millions » part d’une inquiétude réelle, mais est-ce qu’elle apporte la bonne réponse ?

Non, elle n’apporte pas de réponse, en fait. Elle vise simplement à réduire le nombre de la population active, alors que nous allons avoir dans les 20 prochaines années environ 1 million de personnes qui vont arriver à la retraite en plus de celles qui y sont déjà. Ce n’est pas du tout le bon moment pour réduire le nombre de personnes qui travaillent, qui cotisent et qui financent nos retraites.

Si elle était acceptée, concrètement, qu’est-ce que cela changerait pour la Suisse ?

On aurait d’abord une rupture avec l’Union européenne, parce que cette initiative prévoit que très rapidement, contrairement à ce qu’on croit, dès qu’on atteindrait le seuil de 9,5 millions de personnes, c’est-à-dire dans quelques années, 3, 4 ou 5 ans, on devrait commencer à prendre des mesures contraires à nos engagements avec l’Union européenne. Cela aboutirait à une rupture des accords bilatéraux, ce qui aurait toute une série de conséquences, notamment pour notre économie d’exportation.

L’Union syndicale suisse, que vous présidez, parle d’une menace pour la sécurité de la Suisse. Qu’est-ce que vous entendez par là ?

C’est surtout une menace pour les salariés. Bien sûr, on est ouvert aux forces de travail dont l’économie suisse a besoin, mais à la condition, et c'est très important, que des salaires suisses soient versés en Suisse. On a développé pendant 25 ans un dispositif de contrôle des salaires, lié aux accords bilatéraux. Nous avons l’impression que l’UDC veut surtout faire tomber cette protection des salaires, qu’elle considère comme une régulation excessive, alors qu’en réalité on a besoin de pouvoir protéger les salaires, notamment dans les secteurs où ils sont les plus bas, par exemple dans les secteurs avec des qualifications ouvrières.

Qu’en est-il de la sécurité par rapport à la fin de Schengen et de Dublin ?

C’est évident que nous sommes dans un ensemble, que ce soit pour l’asile ou pour la sécurité, qui comprend les autres pays européens. Si on abroge nous-mêmes les accords en vigueur, on abrogera aussi ceux-là, ce qui posera d’immenses problèmes de sécurité et de gestion de l’asile.

Les derniers sondages se montrent favorables au oui. Cela vous inquiète ? 

Oui. On savait que c’était une initiative qui semble donner une réponse à des problèmes réels, comme les problèmes de logement ou de sous-investissement. Notre pays ne fait malheureusement pas toujours les bons choix dans la politique économique. Mais nous pensons que cette initiative va affaiblir les droits des salariés, affaiblir les salaires et menacer nos retraites. On a besoin de continuer encore une ou deux décennies à être dynamique, à avoir des forces de travail et de la jeunesse. La Suisse reste un pays qui va plutôt bien et attractif, malgré ces difficultés. Il y a des problèmes à régler, mais ce n’est pas la solution que de voter cette initiative.