Pierre Maudet livre sa vision pour désengorger Genève.

«Le futur de la mobilité genevoise se joue sous terre»

P+R, Léman Express, métro : le Conseiller d’État en charge des mobilités Pierre Maudet livre sa vision pour désengorger Genève. Il défend aussi une vision sans tabou de la mobilité transfrontalière. Entretien.

Près de 141 heures perdues chaque année dans les embouteillages, plus de 200’000 véhicules transfrontaliers par jour, des chantiers en cascade et un réseau sous pression : à Genève, la mobilité est devenue un véritable casse-tête. Pour le Conseiller d’État en charge des mobilités Pierre Maudet, la solution ne viendra ni d’un projet unique ni d’une rupture brutale, mais d’un changement d’échelle et d’une transformation profonde des usages.

«Les transports, les mobilités, c’est extrêmement émotionnel », observe-t-il d’emblée alors qu'il nous reçoit dans son bureau. Un sujet où chacun a son avis, des feux de circulation aux chantiers, en passant par les itinéraires. «À Genève, on dit souvent qu’il y a autant d’habitants que d’ingénieurs en circulation.» Une complexité qui, selon lui, rend le sujet aussi exigeant que passionnant. 

Le Léman Express comme point de bascule

Parmi les évolutions récentes, le Léman Express reste pour lui un tournant. «Lorsqu’il y a une offre, elle est immédiatement saisie», constate-t-il. Depuis sa mise en service en 2019, le réseau ferroviaire régional a retiré des dizaines de milliers de véhicules des routes chaque jour. Mais cette réussite révèle aussi ses limites. Aux heures de pointe, la pression devient visible. «on a presque l’impression d’être dans le métro de Tokyo», admet-il.  Face à cette pression croissante, le Conseiller d'Etat évoque une optimisation du réseau existant: augmenter les fréquences et mieux exploiter les lignes. «La prochaine grande étape, c’est d’augmenter fortement la capacité du réseau». Avec, à l’horizon, des rames à deux niveaux capables d’absorber jusqu’à 50 % de passagers supplémentaires.

Sur la route, le diagnostic est connu : les Genevois passent en moyenne 141 heures par an dans les bouchons, soit près de 6 jours, plus que dans certaines grandes villes européennes. «S’il y avait une solution miracle, on l’aurait déjà appliquée», explique Pierre Maudet quand on lui demande comment inverser la tendance. Sa stratégie repose sur trois leviers : limiter l’entrée de véhicules en ville, optimiser l’espace existant et agir sur les comportements. «On me dit parfois que c’est utopique de faire changer les comportements. Mais c’est là que se joue une partie de la solution». Il prend un exemple très concret : le trafic pendulaire transfrontalier. «Chaque jour, plus de 200’000 véhicules franchissent la frontière. On doit proposer des alternatives crédibles, sinon on ne fait que déplacer le problème.» Le covoiturage, souvent évoqué, fait partie de ces pistes. Même si le sujet fait parfois sourire, admet-il. 

Chaque jour, plus de 200’000 véhicules franchissent la frontière. On doit proposer des alternatives crédibles, sinon on ne fait que déplacer le problème. 

C’est dans ce contexte que s’inscrivent les parkings relais (P+R), pensés comme des points de bascule vers les transports publics. En septembre, les Genevois devront se prononcer notamment sur le financement par le canton de parkings-relais (P+R) en France voisine. «Ce n’est pas un cadeau qu’on fait aux Français, c’est un cadeau qu’on se fait à nous-mêmes», affirme-t-il en réponse aux critiques. «Les personnes qui viennent travailler ici ne sont pas uniquement françaises. Il y a aussi des Suisses installés de l’autre côté de la frontière. Ensemble, ils font vivre l’économie.» Le projet sur lequel les Genevois voteront en septembre s’inscrit dans un ensemble plus large que celui de 2014 qui avait été refusé par le peuple : parkings relais, bus à haut niveau de service et voies d’accès dédiées. 

La mobilité genevoise se heurte aussi à une réalité beaucoup plus visible: les travaux. Réseaux souterrains, rénovation énergétique, nouvelles lignes de tram, infrastructures ferroviaires… certains Genevois se plaignent d’une ville en chantier permanent. «On a trop souvent vécu des situations d’une route ouverte, fermée, ouverte, fermée », reconnaît Pierre Maudet. Il revendique une logique de coordination. «Mon rôle, c’est de mieux synchroniser les chantiers avec les SIG, les TPG et les communes.» 

Miser sur le souterrain

Face à la saturation de la surface, une idée revient avec insistance chez le Conseiller d'Etat: miser sur le souterrain. En ligne de mire: le projet d'un métro qui, à terme, pourrait transporter jusqu’à 400’000 personnes par jour. «C’est un changement d’échelle», explique Pierre Maudet. «Une nouvelle colonne vertébrale de mobilité, pensée pour absorber des flux massifs entre les principaux pôles urbains.»

Concrètement, il s’agirait d'une liaison ferroviaire Jura-Léman-Salève reliant les principaux points de l’agglomération genevoise du nord au sud, avec des stations dans les zones stratégiques (aéroport, CERN, Meyrin, centre-ville, Carouge, Plan-les-Ouates, futurs quartiers en développement).

Dans la même logique, Pierre Maudet évoque le projet majeur de la transformation de la gare Cornavin. Le site est appelé à devenir un nœud ferroviaire profondément remanié, avec une gare souterraine et plusieurs décennies de travaux. Objectif : augmenter drastiquement la capacité d’un point aujourd’hui saturé, tout en fluidifiant les correspondances entre train, tram et bus.

Ces deux projets s’inscrivent dans les orientations définies au niveau fédéral en matière d’infrastructures, notamment dans le cadre du rapport Weidmann. Mais Pierre Maudet estime que la lecture des besoins genevois peut parfois être différente depuis Berne. Il rappelle que «vu de Berne, Genève peut apparaître comme un cul-de-sac, alors que le canton constitue une porte d’entrée stratégique pour la Suisse occidentale».

Une traversée du lac ?

Parmi les projets les plus symboliques, la traversée du lac continue de resurgir régulièrement dans le débat public. Est-ce le plus grand mythe genevois? Pierre Maudet ne la juge «pas irréaliste, mais il doute que ce soit lui qui coupera le ruban». Tout dépendra selon lui de l’évolution du territoire et des futurs besoins pour contourner la ville.

Et le futur ? Que souhaite-t-il que les Genevois retiennent de son mandat dans dix ans ? «J’aimerais qu’ils retiennent la multimodalité. Le fait qu’on passe naturellement d’un mode de transport à l’autre dans la même journée.» Et surtout un changement de perception. «Que le transport ne soit plus un moment pénible de la journée, mais un moment agréable. Un moment où on observe la ville, où on respire un peu, où on crée du lien.» Avant de conclure : «Si on arrive à ça, alors on aura réussi quelque chose d’important».